Présente sur toutes les lèvres, cette croyance exprime la réalité fracassante des rapports de domination dans la société haïtienne. Dite simplement, elle se présente comme une forme invisible de violence qui va au-delà d’une simple manifestation spectaculaire. Elle s’impose de manière implicite, formant ainsi le discours social et les représentations de genre.
Ces croyances font la popularité dans la société haïtienne. Elles sont souvent prises sous forme de plaisanterie, les gens en rient, mais elles font intrusion et scellent lentement la représentation de la femme dans le foyer. Chaque séquence du discours marque une forme de violence dont la victime est la femme.
À travers cette phrase se joue une relation de cause à effet. Elle dissimule un sens assez puissant qui suppose l’inclination de la nature. Des explications scientifiques peuvent convenir au phénomène « lapli k ap tonbe ak solèy cho » (quand il pleut sous le soleil), mais cela demeure une manifestation naturelle.
Ainsi, cette phrase part d’un fait naturel pour normaliser les cycles de violences à l’endroit des femmes dans la société haïtienne. Insaisissable, car tacitement elle s’impose et devient endémique.
Cette phrase est la résultante d’une chanson connue de tous.tes dans la communauté haïtienne : « tifi ki pa konn lave, pase, bale, kwit manje, chita kay manman w ». Si violemment fredonnée, cette séquence de la chanson débute les cycles de violence à l’endroit des femmes. Elle réduit la femme à ses deux mains : un corps. Ces mains qui servent à répondre aux besoins du foyer. Lesquels besoins prennent la forme de « entretenir ». La femme qui quitte la maison parentale et s’installe dans un foyer doit être consciente de ce rôle. C’est donc normal que le « zonbi », supposément, un homme, emprunte un acte de violence à l’égard de sa femme qui a manqué à son rôle.
Ces discours sont nombreux et prennent différentes formes selon le contexte, mais jouent tous un même rôle paralysant pour une catégorie sociale. Chacun.une, à un moment de sa vie, a eu à en faire usage, sans en mesurer la dimension violente qui leur sert de toile de fond. Ils vulnérabilisent les femmes et les privent de leur capacité d’agir. Les cantonnent, durant tout le parcours de leur vie, dans leur rôle d’épouse. Leur manquement est passible de droit de correction. Ce droit de correction peut se présenter sous diverses formes violentes auxquelles peut même s’ajouter la mort.
La petite fille est élevée en intégrant les valeurs qui la place dans ce rôle secondaire dans le foyer. Elle grandit avec cette réalité, saisit ce sens déshumanisant et accepte les cycles de violences à son égard. C’est l’imaginaire institué de la violence basée sur le genre dans la société haïtienne.
Ces types de violence ainsi nommés sont les actions non consenties que pose une personne à l’encontre d’une autre en raison de son genre et qui met en péril son intégrité physique ou morale.
L’imaginaire haïtien est construit à partir de toutes ces croyances, ces mythes, la religion, la musique, le cinéma. Il intègre le réel haïtien, s’impose, construit un sens et s’enracine. Il est présent dans toutes les sphères de la vie des femmes. Face à cette relation interdépendante qui noue le réel et l’imaginaire, se construit la vie intime et sociale. Ainsi, les normes sociales inégalitaires prennent forme.
Il prend place et traverse toutes les réalités. Ce sens se veut immuable. Il suit la femme jusqu’au tombeau, même après sa mort, elle reste maintenue dans ce rôle secondaire et sujette aux cycles intarissables de violence.
L’imaginaire construit donc l’empire de la violence genrée dans la société haïtienne. Cette volonté d’éradiquer les violences basées sur le genre se heurte à cet empire mûrement instauré.
Il ne s’agit pas là de qui croit et qui ne croit pas, car l’imaginaire s’est déjà ajouté à la réalité. Il s’agit de reconstruire le sens en remontant aux sources qui ont créé l’imaginaire et les mécanismes qui ont institué la subordination de la femme aux hommes.
Tchika JOACHIM

