« J’avais 11 ans, quand j’ai commencé à subir le harcèlement en pleine rue. Des hommes âgés prenaient le plaisir de me dire qu’ils avaient envie de me sucer. Je ne savais pas que c’était du harcèlement sexuel par contre ces propos me dérangeaient », a affirmé Magdala Louis, 26 ans, cinéaste. En grandissant, ces expériences l’ont poussé à comprendre ce que c’était le harcèlement, notamment le harcèlement sexuel. Il y a quelques jours, étant sur une motocyclette, un policier a demandé au motard de s’arrêter, chose faite. Le policier est venu directement l’adresser pour lui dire qu’il la veut comme cadeau.

« Stupéfaite, j’ai demandé au motard de reprendre la route, mais le policier le lui a interdit sous peine de contravention. Énervée, j’ai descendu la moto. Le pire c’est que les gens qui observaient la scène ont trouvé que j’en faisais trop », a raconté Magdala Louis.

Juriste de formation, Sabatini Arcelin, 28 ans, raconte qu’elle a été harcelée, un après-midi, en se rendant à Delmas. « Je portais un legging ce jour-là. Les messieurs me braquaient du regard. Certains d’entre eux ont manifesté l’envie de me toucher. D’autres ont lâché : « Tout sa se pou ou ». Un monsieur venant de nulle part m’a touché le sexe en pleine rue. Cela m’a surpris. Et ce qui m’a énervée c’est qu’après, il a continué son chemin comme si l’acte posé était tout à fait normal ».

Quid du harcèlement ?

Le harcèlement sexuel est l’une des violences les plus présentes dans la société. « Cette attitude est traduite comme étant la volonté manifeste de créer un sentiment de gêne », souligne la juriste Kerlande Fleurio, fondatrice et coordonnatrice d’une association féministe dénommée O Zantray. Le harcèlement sexuel est une action, un comportement à connotation sexuelle qui se fait de manière répétitive et qui est produit dans le but de porter atteinte à l’intégrité physique et à la dignité d’une personne, dit-elle. Et pour pouvoir identifier le harcèlement, il faut tenir compte de ces trois éléments : le caractère répétitif, un comportement à connotation sexuelle, un comportement qui porte atteinte à l’intégrité physique et à la dignité de la personne.

« Généralement, il y a toujours un discours impertinent, déplaisant sur la tenue vestimentaire, sur la morphologie (seins, fesses, visage, sexe), etc. Le harcèlement sexuel n’est pas que verbal, il se manifeste également par des gestes subtils comme un toucher, par exemple la personne vous parle, vous touche les épaules, les seins ou les fesses », affirme Mme Fleurio. En ce sens, ce qui est important à retenir, selon elle, c’est le fameux ‘’non’’. « La personne te touche et cet acte te dérange, il faut l’arrêter immédiatement », conseille Kerlande Fleurio. « C’est de même pour les blagues sexistes, les commentaires désobligeants puisque cela crée un sentiment de gêne chez la personne qui subit cet acte et atteint l’intégrité physique de cette dernière ».

Différence entre drague et harcèlement

Alex Louis-Charles, 26 ans, est étudiant en Communication. Dans les relations humaines, selon lui, la drague est un phénomène assez courant. Il caractériserait la situation d’une/d’un particulière/lier à vouloir attirer l’attention d’une/d’un autre particulière/lier à des fins de natures diverses, explique-t-il. Même si les plus courantes restent à ce jour, érotiques. Cependant, la drague de par sa particularité à être entreprenante, enclenchante et bien trop souvent envahissante fait du consentement, la très fine frontière qui se dresse entre elle et le harcèlement. 

« Le harcèlement commence là où la drague n’est plus consentie », indique-t-il. « Il existe une frontière très fine entre la drague et le harcèlement sexuel. C’est pourquoi il est important de mettre l’accent sur le « non » de la personne en question », renchérit la juriste Kerlande Fleurio. On est dans un système patriarcal … une société faite et pensée par les hommes et pour les hommes. Cette société est dominée par deux principaux éléments : la domination masculine et le pouvoir. « Il faut retenir qu’il y a certaines actions, une fois posées, sans qu’il y ait le caractère répétitif, renvoie automatiquement à l’agression sexuelle ». La victime du harcèlement sexuel en pleine rue pense que ces attitudes affichées le plus souvent par des hommes résultent du fait que la société les construit comme étant des êtres supérieurs. La majorité d’entre eux se prennent pour des seigneurs et pensent que tout leur revient de droit.

« Ces attitudes ont fait naître en moi une rage », avoue Magdala Louis, rage qu’elle utilise pour remettre les hommes, ayant ce comportement, à leur place. « L’expérience avec le policier m’a prouvé que certains hommes pensent dès qu’ils possèdent une arme, une femme devient automatiquement acquise. Ils pensent qu’ils ont le droit de faire n’importe quoi ». Magda Louis estime que les hommes pensent que les espaces publics leur appartiennent. À tel point, que lorsqu’une femme a été agressée, on lui pose les questions : que portais-tu ? À cette heure, que faisais-tu en pleine rue ?

Implicitement c’est dire aux femmes qu’à un moment donné les espaces publics ne sont pas conçus pour elles. Et une fois qu’elles s’y retrouvent à n’importe quelle heure, elles vont en subir les conséquences tels le harcèlement sexuel, le viol, etc., renchérit la juriste Kerlande Fleurio. Et à ce moment, on n’accuse pas les harceleurs, mais les personnes victimes. Donc, c’est ce que le patriarcat projette comme image puisque nous évoluons dans une société inégalitaire et déséquilibrée. 

« Une société dans laquelle on apprend aux hommes à ne pas respecter le «non » des femmes et aux garçons qu’ils sont supérieurs, qu’ils sont les mâles dominants, les mâles alpha. Ce qui explique le fait qu’ils sont hors d’eux lorsqu’une femme refuse de se plier à leurs exigences », avance-t-elle.

Des conséquences désastreuses…

La juriste Kerlande Fleurio pense que ces comportements poussent les femmes à se remettre en question : en quoi suis-je fautive ? Est-ce ma tenue qui l’a poussé à poser cet acte ? Est-ce ma morphologie ? Ai-je envoyé une invitation ? Pour elle, cette remise en question engendre la perte d’estime de soi, car une fois qu’on n’a plus cette liberté de décider sur la manière de s’habiller, qu’on n’a plus cette liberté d’être perçu dans la société par soi-même, et qu’on s’habille en fonction du regard des autres, notamment celui de la gent masculine, on commence par perdre son estime de soi. « Et, cela fait naître le sentiment de culpabilité. Or, ce n’est pas aux victimes de faire cette remise en question, ce n’est pas aux victimes de se sentir coupables », raconte-t-elle. De surcroît, ces vécus obligent les femmes à être très vigilantes par rapport aux hommes.

« Les expériences vécues au cours de mon adolescence me rendent méfiante par rapport aux hommes. Je deviens beaucoup plus protectrice avec les enfants puisque les adultes peuvent être très cruels à leur égard. De ce fait, j’évite, le plus que possible, de laisser des enfants en présence des adultes », a souligné la cinéaste Magdala Louis.

Que faire pour y remédier ?

« Nous sommes dirigés par des hommes machistes, sexistes et misogynes, en Haïti. De plus, les femmes n’investissent pas les espaces décisionnels. C’est pourquoi il n’y a pas de dispositions légales pour contrecarrer le harcèlement sexuel », a fait remarquer Kerlande Fleurio. Puisque nous évoluons dans une société profondément machiste et religieuse, une société qui légitime les barbaries, les violences à l’égard des femmes, une société qui n’a pas une politique publique d’égalité, prouve que nous sommes dans une société figée, radicale, non progressiste, ajoute-t-elle.

Elle considère le cas de la proposition de loi concernant les violences faites à l’égard des femmes que la sénatrice Dieudonne Luma Étienne avait faite au parlement. Elle n’a pas été votée, car les femmes sont sous-représentées au parlement et que nous sommes également face à des hommes non progressistes, critique-t-elle. Quoiqu’il y ait un chapitre consacré aux agressions dans le Code pénal, il est très limité comme contenu légal, sans oublier le décret modifiant le régime des agressions sexuelles et éliminant en la matière les discriminations contre la femme, compte tenu de la situation des femmes aujourd’hui.

« Pour établir un équilibre, il nous faut un plaidoyer pour sensibiliser, mais aussi pour encourager la mise en place des dispositions légales et coercitives pour punir non seulement le harcèlement sexuel, mais également toute forme de violence », propose Kerlande Fleurio. Pour y remédier, elle croit qu’il nous faut une réforme éducative. Une éducation genrée. Une éducation inclusive, car la société n’est plus binaire.

« Le fait que la société soit diversifiée montre la nécessité de concevoir une société inclusive s’accentuant sur les spécificités de chaque individu. Une société qui n’aurait pas pour base la différence de sexe, par exemple, mais qui puiserait son essence sur la capacité, la compétence. Pour résumer, une société qui offrirait à chacun-e la même chance, les mêmes opportunités pour réussir, peu importe son sexe, son orientation sexuelle », suggère Kerlande Fleurio.

Marie Lunix Hogla Cerisier



Une réponse à « Le harcèlement de rue, un fardeau quotidien pour les femmes haïtiennes »

  1. Avatar de Marie Lucie Saint Juste

    J’aime beaucoup cet article et j’aimerais faire partie de cette organisation.

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