Dans une perspective de révolte portant vers la libération, les esclaves de Saint-Domingue n’étaient pas restés inactifs face aux conditions de discrimination, d’oppression et de déshumanisation qu’ils subissaient des colons (WalnerOsna, 2019). De ces contextes d’oppression naquit le projet de la liberté du bien-être; traduit en créole « Libète byennèt la ». Cette liberté avait comme fondement qu’aucun être humain vivant sur la terre d’Haïti ne peut être réellement libre s’il n’a pas accès à de bonnes conditions matérielles et spirituelles pour vivre. Ce projet avait pour base la solidarité, la justice sociale, l’égalité et le bien-être pour tous (ibidem). En Haïti, les droits de la personne ne sont pas toujours respectés pour ne pas dire jamais. Ce droit primordial qu’est celui d’avoir la vie est un véritable combat que mène toute personne vivant sur le sol du payset les personnes marginalisées sont les dernières sur la liste à pouvoir faire passer leurs revendications: celles de se faire respecter. Parmi les groupes opprimés, c’est sur les conditions des homosexuels que nous tenons à réfléchircettedite liberté qu’ont droit les Haïtiens.

Le dictionnaire Larousse définit le bien-être comme « une aisance matérielle qui permet une existence agréable. On peut tout aussi dire que c’est l’état agréable résultant de la satisfaction des besoins du corps et de l’esprit ». Lorsqu’on tente de définir le bien-être dans la psychologie sociale, les deux principales approches à considérer vient de la psychologie hédoniste qui tend vers le plaisir et le bonheur. Ensuite, la psychologie eudémoniste qui décrit le fonctionnement optimal d’une personne vers sa réalisation optimale. Ces deux perspectives tendent à expliquer par la théorie de l’autodétermination dans une subjectivité,l’importance du bien-être de chacun à pouvoir satisfaire des besoins d’autonomie, de croissance et d’intégrité (Laguardia et Ryan).

Fany , Homme Trans , membre de Kouraj

La Communauté M

Si ailleurs, les personnes homosexuelles sont considérées comme appartenant à la communauté LGBTQ, en Haïti en parlera de la communauté M. Cette communauté qui regroupe les appellations populaires et courantes des personnes homosexuelles. Au lieu du sigle LGBTQ (Lesbiennes, Gais, Bisexuels, Transgenres, Queer), il sera question de communauté M tout simplement. Regroupant dans le même ordre, Madivin, Masisi, Makomè et Mix (Kouraj.org). Les Masisis (gais) et Madivin (Lesbiennes) ont toujours eu une toute petite place dans les quartierspopulaires, les marchés entre autres. Cette place était réservée aux masisi s’ils pouvaient être créatifs, bons coiffeurs, esthéticiens, bons vendeurs. Le but étant derecevoir un peu de respect. Les Madivins (pour celles qui lelaissaient paraître) devaient avoir une grande force de caractère afin d’assumer leur façon d’être. À titre d’efféminés et de garçons manqués, les masisi et madivinse faisaient toujours remarquer dans leur façon d’être. Toutefois, certains hommes et femmes le sont sans avoir des caractéristiques physiques pour se faire remarquer. D’autres sont unis dans des relations hétérosexuelles et aiment tout de même les personnes du même sexe. En Haïti, le nom madivin peut aussi être attribué à une femme hétérosexuelle ayant des rapports sexuels épisodiques avec une autre femme. Même si les appellations pour nommer les homosexuels dans le créole sont des insultes, avec le temps, certains s’en sont réappropriés pour les porter fièrement. Il n’est pas sans savoir que c’est d’un effort psychologique énorme d’accepter des insultes dans une recherche de respect.

La moralité

Lorsqu’on parle d’homosexualité en Haïti, la question de la moralité s’instaure dans les débats. Il faudrait à cela redéfinir ce qu’est la morale dans le pays et parvenir à une définition tenant route pour la compréhension de tous. Ce qui est bien et mal en Haïti n’est pas clair et il y a toujours une zone grise lorsqu’on parle du respect de la personne ou encore du droit de la vie humaine. Les systèmes d’oppression tels le patriarcat continue de faire pression sur les femmes et les personnes de la communauté M. Ce n’est que récemment que le débat dans les médias sociaux fait place à plus d’ouverture chez les jeunes de la génération actuelle et laisse place à un lieu de réflexion chez certains. Même si quelques-uns maintiennent leurs opinions et commentaires haineux et demandent la mort des personnes de la communauté M. Certaines personnes diront à peine que les homosexuels n’ont pas le droit de mourir. Toutefois, ils ne se mettront jamais debout pour défendre un masisi ou un transgenre qui se fait battre en pleine rue. Les croyants, chrétiens et religieux de leurs côtés n’ont aucune argumentation que des versets bibliques pour expliquer leur vision de la morale. Nous ne nous attarderons pas un État dit laïque ou encore autonome dans les sphères religieuses et politiques. 

Homophobie

Le concept homophobie apparut dans les années 1970. C’est un terme qui explique la crainte de la personne homosexuelle. L’homophobie se manifeste par le mépris, le rejet ou la haine envers les personnes, les pratiques ou des représentations homosexuelles. En Haïti, certains diront que le terme homophobie est accusateur. Ils tiendront un discours stipulant qu’ils n’ont rien contre une personne homosexuelle qui vit sa sexualité sauf si elle la cache. Cette attitude est nommée dans la littérature, une homophobie libérale. Les homosexuels en Haïti sont sujets de discriminations, de rejet, de souffrances, d’abus psychologique et physique envers leur personne. Ils sont accusés d’être la cause de tous les fléaux nationaux. Ils subissent des actes de violence de toutes sortes, sont accusés, de prostitution, de pédophilie, de détournement mineur, de VIH et même des catastrophes naturelles. Un pays où la moralité tend vers une élasticité sans fin, point n’est besoin d’être homosexuel pour être un agent de prostitutions, de VIH, de pédophilie et de détournement mineurs.

L’homonationalisme est ce terme que développe la théoricienne Jasbir K. Puar pour expliquer que l’homosexualité est un courant occidental apporté par lesgroupes LGBTQ des pays occidentaux aux pays jugés homophobes. L’occident certainement a souvent eu la prétention d’apprendre aux pays du Sud comment vivre et faire développer leurs sociétés. Mais nous ne pouvons pas être dans une facilité de pensée et ne pas faire les recherches qu’il faut pour comprendre l’origine de l’homophobie, la question du genre chez les premiers peuples et l’hétéronormativité. L’hiver dernier, le premier ministre du Canada se rendit au Sénégal et discuta avec leprésident actuel au sujet de l’économie, la sécurité, mais aussi de l’homosexualité. Il y a eu tout un tollé médiatique cherchant à comprendre la raison de l’élaboration du sujet. La population s’est aussi offusquée de savoir que le premier ministre voulait discuter des valeurs sexuelles du peuple sénégalais. Cette réticence ou fermeture pourrait aussi démontrer que ce peuple n’est pas majoritairement à la recherche de droit pour des homosexuels sur leur territoire. Cela ne veut pas pour autant dire qu’il n’existe pas des personnes homosexuelles qui connaissent des situations difficiles. Toutefois, ce n’est pas d’un intérêt public d’amener le débat vers ce sujet puisque les gens ont leur façon de procéder, de gérer ces conflits identitaires(pourvu que le droit à la vie ne soit pas brimé). Il n’y a pas de demandes massives d’un groupe à vouloir avoir des droits de choisir librement d’être en couple avec des personnes du même sexe. Tous les pays majoritaires ne semblent pas présenter cette quête d’identité sexuelle aussi massivement qu’il l’est dans les pays occidentaux. Par contre, lorsqu’on considère un pays comme Haïti où une personne désirant choisir un adulte consentant pour vivre sa vie amoureuse et sexuelle risque de perdre la vie, nous pouvons souligner que la justice se doit de repenser les valeurs de la société et protéger tout un chacun. Sachant comment les valeurs hétéronomes sont transmises comme des valeurs éthiques, il serait tout aussi important de laisser place au débat pour savoir ce que veulent les nouvelles générations. L’idée n’étant pas de convertir la société enhomosexuel dans le but de ressembler aux pays occidentaux, mais surtout de considérer et respecter la viedes personnes qui tiennent à vivre une sexualité non hétéronome.

Héritage colonial

La majorité des pays africains pénalise les personnes homosexuelles, même si des études historiques expliquentque l’homophobie n’existait pas dans les sociétés traditionnelles. Les personnes démontrant la haine envers les homosexuelles renvoient toujours le blâme aux pays occidentaux d’apporter l’homosexualité aux pays majoritaires sans pouvoir donner la moindre preuve scientifique à ces affirmations. Selon l’article de KagoKomane, les pays de l’Afrique ayant une législation contre l’homosexualité ont gardé un modèle judiciaire des autorités britanniques, de la charia et de la loi islamique. Ces écrits ne sont pas indigènes. Ces textes juridiques qui autrefois qualifiaient les pratiques homosexuelles comme étant des vices contre nature, sont des idéologies qu’ont gardées certains pays de l’Afrique des colonies britanniques. Nadia Chonville dans ses recherches sur la pensée homophobe dans les Antilles explique comment le christianisme apporté par la colonisation a renforcé les valeurs homophobes envers les personnes homosexuelles. Elle explique des termes retrouvés dans les écrits bibliques, tels qu’abomination, péché pour ne citer que ceux-là ont encouragé les discours homophobes. Elle cite le texte de la bible dans l’Ancien Testament se retrouvant dans lévitique 20 :11 qui mentionne qu’un homme qui couche avec un autre homme comme on couche avec une femme doit mourir. Ce verset tiré de la loi mosaïque apprise par bon nombre d’Antillais a été tout aussi bien appris que les valeurs du christianisme durant la période esclavagiste(ibidem). Si les sources historiques ne parviennent pas ànotifier le temps précis et à quelle proportion ces normes ont été transmises aux esclaves, il reste qu’à croire que la répétions de ces dogmes est bien présente dans les milieux ecclésiastiques (ibidem).

L’anthropologue abénakise Nicole O’Bomsawin explique que l’homosexualité était présente dans les sociétés autochtones. Elle explique que la marginalisation n’existait pas et les homosexuels étaient appelés des êtres aux deux esprits. Ce nom qui trouvait son origine dans le regard des autres vers eux était une capacité à voir un état spirituel deleur part à partager deux genres dans un seul corps. Ce qui les rendait spéciaux et importants dans les groupes auxquels ils appartenaient. Leur façon d’être n’était pas considérée comme quelque chose de mal ou d’anormal. Ils étaient vus dans certains groupes comme étant des êtres doués dus à ce dédoublement de genre qui les habitaient. Ils étaient spéciaux aux yeux des autres et étaient sollicitéspour certains rituels. Lorsque les missionnaires arrivèrent, dans l’idée de les développer, les autochtones connurent une assimilation qui leur impliquaient de se conformer aux traditions européennes. Donc, si les groupes homosexuels afros descendants et autochtones luttent pour une déconstruction des acquis de la colonisation, réclament le droit au respect de leur vie, ce n’est pas parce qu’ils suiventdes courants populaires des pays de l’occident, mais qu’ilsessaient tout simplement de retourner à leurs anciennes valeurs.

Le droit de vivre

Calogeropoulos-Stratis affirme que c’est le droit à la vie qui réunit tous les êtres humains. Il faut au départ avoir des droits, les jouir et aussi s’assurer qu’ils sont respectés. Le point de départ sera toujours le droit de la vie purement et simplement humanitaire. Lorsqu’il est question de la personne humaine, on fait référence à des variables qui n’ont pas de fin. Elles sont en permanences, en prééminences, immuables et ne changent pas. Les théories des droits naturels sont l’essence même de l’être humain et ils priment le droit positif (règles juridiques en vigueur par l’État). Particulièrement, les droits naturels regroupent les besoins essentiels et fondamentaux, comme l’alimentation, l’intégrité physique et morale, de vivre à un logement décent et un environnement sain; des exigences de nature esthétiques ou intellectuelles. Donc tout ce qui regroupe les besoins fondamentaux qui font de l’être humain un humain. Les êtres humains ne sont pas toujours respectés dans leur intégrité physique, psychique et psychologique. Gérard Cohen Jonathan souligne qu’il y a des violations graves des droits de l’homme qui se perpétuent entre les humains dans le monde. Le droit à une protection de ladignité humaine, le droit d’avoir la vie ou de vivre dans un environnement sécurisant, quelles que soient sa religion, ses positions politiques et son orientation sexuelle.

En Haïti, les personnes homosexuelles n’ont pas droit à des conditions de vie vivables et respectables. Elles sont discriminées, méprisées, rejetées, tuées, disparues. Et puisque ce sont des homosexuels, il y a un silence complice qui s’installe dans les milieux et sphères du pays qui protège les Haïtiens. Malgré ces mépris, les personnes s’identifiant à la Communauté M continuent de militer et résister pour le respect de leurs droits. Que ce soit dans leurs actions en petits groupes ou en plaidant leur cause auprès des instances concernées. Elles font de leur mieux pour échapper aux discriminations et rejets de la société haïtienne. L’hostilité et la méchanceté des Haïtiens soi-disant hétérosexuels sont sans limites lorsqu’il s’agit des personnes homosexuelles. On observerait même que dans les luttes pour le respect des droits de la personne, certains militants se lavent les mains lorsqu’il faut parler de protection de la vie des homosexuels. En Haïti, il y a beaucoup de personnes portées disparues, mais nous ne connaîtrons jamais les noms des personnes tuées à cause de leur orientation sexuelle.

Tout ce qui peut être appris peut-être désapprit. Si les valeurs hostiles ont intégré l’imaginaire collectif de la société haïtienne, l’éducation, la sensibilisation peut faire une différence dans les prochaines générations si nous nous disposons à les déconstruire. Le but n’étant pas de convaincre quiconque à devenir homosexuel, mais de faire place à une qualité de vie respectable et vivable pour TOUSsur la terre d’Haïti. Il ne doit pas y avoir de bémol lorsqu’on parle du respect de la vie d’un être humain. Personne n’a le droit de mourir parce qu’il vit différemment des autres. Les homosexuels ne sont pas des déviants face aux hétérosexuels. Le respect de la vie est ce qui est et restera éthique lorsqu’on parle de moralité. L’hostilité, le mépris, les discriminations sont des valeurs immorales. Le système judiciaire en Haïti a besoin d’une réforme importante sur ses valeurs dans les faits quant au respect des droits de la personne. Lorsque le patriarcat et la colonisation laissent des traces importantes à déterrer dans notre façon de penser, nous pouvons nous questionner sur ce que le père de la nation Jean Jacques Dessalines aurait proposé comme solutions aux problèmes actuels. 

La vie du militant des droits des homosexuels en Haïti Charlot Jeudy vaut-elle moins que celle de l’étudiant Gregory St Hilaire? On se permet de poser la question et de mettre en reliefs leur mort lorsqu’on parle du respect de la vie.

Signer la pétition pour demander justice pour Charlot Jeudy Militant des droits des homosexuels: http://chng.it/XdSCQrLzgq

Emmanuela Robert François

Bibliographie

Association nationale de lutte contre la lesbo phobie, la gay phobie, la bi phobie et la Trans phobie. Sos Homophobie. Qu’est-ce que l’homophobie. Récupéré de :

ARISTIDIS, Calogeropoulos-Stratis S. (1980). « Droit humanitaire et droit de l’homme la protection de la personne en période de conflit armé ». P. 139,140.

Chonville, Nadia. (2018). « L’homophobie aux Antilles : réappropriation d’un obscur héritage colonial ». Archipélies, Université des Antilles CRILLASH, Discriminations multiples et croisées. ⟨hal-02045165⟩

GERARD, Cohens-Jonathan (2003). « Universalité et singularité des droits de l’Homme ». Revue trimestrielledroits humains.

Komane Kago, (Aout 2019). « L’homophobie en Afrique, un héritage colonial ». Courrier International, Daily Maverick- Johannesburg. Récupéré de : https://www.courrierinternational.com/article/egalite-lhomophobie-en-afrique-un-heritage-colonial

Komitid. (Octobre 2012). « S’assumer en tant que gay : un moyen de combattre l’homophobie en Haïti ». Article récupéré de :

Lagardia, G. Jennifer et Ryan, M. Richard. 2000. « Buts personnes, besoins psychologiques fondamentaux et bien-être : Théorie de l’autodétermination et applications ».Université de Rochester, Revue Québécoise de psychologie vol 21, No 2.

O’Bomsawin, Nicole. « L’homosexualité avant l’arrivée des missionnaires ». L’empreinte, un voyage au cœur de notre identité. Film réalisé par Carole Policain et Yves Dubic. Contenu audiovisuel récupéré de : http://lempreinte.quebec/lhomosexualite-avant-larrivee-des-missionnaires/

Osna,Walner (2015) « Eleksyon ». Récupéré de :http://walnerosna.over-blog.com/2019/08/5d649c3b-8ce4.html

Puar, K. Jasbir. Mai 2012. « Homonationalisme : politiques queer après le 11 septembre ». Édition Amsterdam.



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